Chacun de nous est aujourd’hui choqué par l’image que renvoie notre capitale. Les inondations, les montagnes d’ordures, les caniveaux obstrués et l’insalubrité généralisée alimentent l’indignation collective. C’est normal. Mais au-delà de l’émotion et des dénonciations, une question fondamentale mérite d’être posée : pourquoi, depuis plusieurs décennies, n’arrivons-nous toujours pas à changer durablement la situation ?
Chaque année, à l’approche de la saison des pluies, les mêmes scènes se répètent. Les mêmes constats, les mêmes débats, les mêmes accusations. Pourtant, le véritable problème est ailleurs : avons-nous réellement construit un système d’assainissement viable, financé et capable de répondre aux défis d’une capitale en pleine croissance ?
La question centrale n’est pas seulement celle de la gestion des déchets ou du curage des caniveaux. Elle concerne avant tout l’existence d’une politique nationale d’assainissement clairement définie, dotée d’un modèle économique solide, de ressources financières stables et d’institutions capables d’assurer sa mise en œuvre sur le long terme.
Aujourd’hui, le Ministère de l’Assainissement hérite d’une situation extrêmement complexe, construite sur plusieurs décennies de sous-investissements, d’absence de financement durable et d’interventions souvent limitées à la gestion de l’urgence. Après plusieurs analyses techniques et concertations, l’ambition affichée est de s’attaquer enfin à la racine du problème : le financement structurel du système d’assainissement.
La réforme engagée vise à créer un mécanisme pérenne reposant sur plusieurs leviers complémentaires : une contribution intégrée aux factures d’eau et d’électricité, l’application du principe du « pollueur-payeur », des taxes environnementales ciblées ainsi que des prélèvements sur certaines activités ou produits générant une forte pression sur l’environnement. L’objectif est simple : permettre à la Guinée de disposer enfin des ressources nécessaires pour financer durablement la collecte, le traitement des déchets, l’entretien des infrastructures, la prévention des inondations et la modernisation du secteur.
Car il faut avoir le courage de dire la vérité : l’assainissement coûte extrêmement cher. Les pays qui réussissent dans ce domaine investissent massivement.
Au Sénégal, plus de 190 milliards de francs CFA ont été investis dans le secteur de l’assainissement entre 2012 et 2019 ( 3000 milliards de francs Guinéens ) , à travers différents programmes structurants. Le pays continue de mobiliser des financements importants pour ses infrastructures hydrauliques et sanitaires, avec un budget consacré à l’hydraulique et à l’assainissement estimé à près de 245 milliards de francs CFA en 2026 ( 3800 milliards en francs Guinéens ) alors que le budget du ministère en Guinée est à peine de 102 milliards de francs Guinéens et jusqu’à date aucun décaissement .
En Côte d’Ivoire, les investissements dans l’assainissement et le drainage ont atteint plus de 67 milliards de francs CFA récemment, mais les besoins sont estimés à plus de 1 100 milliards de francs CFA ( 17 000 milliards de francs Guinéens ) d’ici 2030 pour répondre aux défis de l’urbanisation et des inondations.
Au Bénin, la Banque Africaine de Développement a accordé un financement de près de 192 milliards de francs CFA pour renforcer les infrastructures de drainage et lutter contre les inondations dans plusieurs villes secondaires.
Ces chiffres démontrent une réalité incontestable : l’assainissement n’est pas une simple dépense de fonctionnement. C’est un investissement stratégique qui protège la santé publique, réduit les risques d’inondation, améliore l’attractivité économique, soutient le tourisme et renforce la qualité de vie des populations. C’est pourquoi il serait injuste d’attribuer au ministère actuel la responsabilité d’une situation héritée depuis plusieurs décennies.
En revanche, il est important de reconnaître qu’une tentative sérieuse de réponse structurelle semble être engagée. La fermeture annoncée de la décharge de Dar-Es-Salam, la mise en place d’une police chargée de lutter contre l’insalubrité, ainsi que les réflexions autour d’un mécanisme de financement durable constituent des orientations qui, si elles aboutissent, pourraient marquer un tournant historique.
La première victoire est peut-être déjà visible : l’assainissement est devenu un sujet national. Les citoyens en parlent, les médias s’en emparent, les débats se multiplient. L’indifférence recule progressivement. Et dans une bataille de cette ampleur, la sensibilisation constitue un levier aussi important que les moyens financiers.
Cependant, aucune réforme ne peut réussir sans une implication forte des collectivités locales. Depuis plusieurs années, certaines communes ont recruté des PME chargées de la gestion des déchets, avec des résultats souvent insuffisants. Non pas uniquement par manque de volonté, mais parce que ces structures évoluent généralement sans moyens adéquats, sans accompagnement technique et sans véritable cadre de performance.
Nous réclamons aujourd’hui davantage d’implication des chefs de quartiers et des responsables locaux. Mais soyons honnêtes : avons-nous réellement donné à ces acteurs les moyens d’agir ? Au-delà de la délivrance des certificats de résidence, quelles ressources, quelles formations et quels outils leur avons-nous mis à disposition pour relever un défi aussi gigantesque ?
Dans l’attente d’une transformation structurelle, le premier levier reste la responsabilité collective. Chaque citoyen peut agir : maintenir son environnement propre, éviter les dépôts sauvages d’ordures, entretenir les caniveaux, participer aux opérations de salubrité et sensibiliser son entourage.
L’État doit définir la politique, financer les infrastructures, contrôler l’exécution et sanctionner les manquements. Mais la réussite de cette bataille dépendra également du comportement quotidien de chacun d’entre nous. Nous pouvons continuer à dénoncer, à nous indigner et à commenter les images qui circulent. Mais la réalité est que le véritable nerf de la guerre demeure le financement, la rigueur dans l’exécution et la volonté politique de faire de l’assainissement une priorité nationale.
Face aux risques d’inondations, aux menaces sanitaires et aux défis environnementaux qui se multiplient, la Guinée n’a plus le choix. Il est temps de sortir de la gestion permanente de l’urgence pour construire enfin un système durable, moderne et efficace. Cela exige des moyens, du courage politique, de la discipline collective et une mobilisation de tous les acteurs.
L’assainissement n’est pas seulement l’affaire d’un ministère. C’est un projet national. Et c’est maintenant que se joue cette bataille décisive pour l’avenir de notre pays.
Faisons du mieux pour éviter des victimes
Bella BAH
Activiste très très indépendant



